
... ou les balbutiements d’une médecine pour tous.
27 décembre 1890
Histoire de l’Institut des Frères (ou des Pères) Médecins
"Pour le moment, c’est l’histoire d’un monde qui n’a jamais existé. Mais il y a longtemps que l’idée est en germe dans mon esprit comme on pourrait le voir dans un passage du « Voyage autour de Privas ».
Le froid de ces temps derniers et la lettre que j’ai reçue hier de M. PAYRARD, curé de Cayres (Haute-Loire), ont commencé à le faire pousser en ont déterminé l’éclosion. J’y ai longtemps rêvé dans mon insomnie de cette nuit et j’ai résolu de m’en faire l’apôtre. Comment la faire réussir ? Si j’avais la foi ardente, le dévouement, le courage des saints d’un autre temps, de St Jean François Régis, de St Vincent de Paul, je les imiterais, je m’y donnerais tout entier et probablement je le ferais triompher. Mais je ne suis pas un saint, j’ai plus de 62 ans, j’ai une famille à élever et protéger, et c’est par d’autres moyens qu’il faut poursuivre la réalisation de mon projet. En somme, je voudrais faire pour l’assistance médicale dans les campagnes ce que Jean de la Salle et Mr Rivier [1] ont fait pour l’instruction primaire des classes pauvres. Mon Institut des Frères Médecins sauverait une infinité de vie précieuses à une époque où tous les statisticiens signalent avec effroi la dépopulation de la France Or, tout libre penseur que je sois, je comprends fort bien que pour arriver à faire des médecins dévoués et désintéressés, capables d’exercer leur pénible fonction, dans des pays déshérités, à travers toutes sortes de dégoûts, de fatigues et de dangers, il faut un miracle et que le sentiment religieux est seul capable de le faire. Voir ce qu’on a fait dans ce but sur le terrain laïque. Faire un article exposant brièvement mon idée sous forme d’une lettre à Magnand (ou à Brisson) et le porter au Figaro. Le patronage de ce journal peut avoir un retentissement immense. A défaut du Figaro , m’adresser à Hervé pour le Soleil, à Dénéchaud pour l’Eclair ou à Ernest Daudet (Petite Presse). En causer avec Barthélémy St Holaire, M. Lesourd [2] (Gazette des Hôpitaux) le Docteur Roussel [photo ci-dessous]
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Ce dernier me dira mieux que personne où en est l’assistance médicale dans notre pays. [cf la loi Roussel]
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Ce dernier me dira mieux que personne où en est l’assistance médicale dans notre pays. [cf la loi Roussel]
Décidément, j’ai de la philanthropie dans le sang. Mon père [3] se dévoua à la création d’un hôpital à l’Argentière et réussit indirectement, car c’est son initiative qui détermina l’achat du château dont on fit l’hôpital actuel.
Quelle belle fin de vie j’aurais, si d’une manière ou de l’autre je pouvais contribuer à la réalisation de l’Institut des Frères Médecins ! [4]
(Ceci écrit le 27 décembre à 6 h. du matin.)"
Source : extrait de l’Encyclopédie d’Albin Mazon - AD de Privas
Commmentaires :
[1] Pourrait-il s'agir de Monsieur Rivière, instituteur en 1878 à l'école de St Vincent d'Ardentes (dans l'Indre) ? Les éléments du texte ne me permettent pas de le savoir. Mais je vous convie tout de même à visiter Le site de l'école où un historique est particulièrement bien fait et même si Monsieur Rivière n'est pas le Monsieur Rivier auquel fait allusion Albin MAZON, il doit lui ressembler comme deux gouttes d'eau.
[3] Le Docteur Victorin MAZON (1796-1861). Ne pas manquer l'article d'Eric Darrieux qui est une mine d'informations.
[4] La Sécurité Sociale verra le jour en 1945 pour faire face à l'immense vague de souffrance générée par la guerre. Mais elle aura tout de même été précédée depuis la fin du XIX° siècle par de nombreux aménagements et dispositifs successifs, autant de tâtonnements pour que la médecine soit financièrement accessible au plus grand nombre et que les pauvres bénéficient des soins au même titre que les riches. Il aura fallu beaucoup de temps pour que le rêve d'Albin Mazon fasse son chemin. Il n'aura pas pris la forme imaginée par l'auteur (pour lui, indiscutablement, ce ne pouvait qu'être sous la houlette des religieux), mais les remaniements divers qui ont cheminé au cours des années aboutiront au même résultat : celle du remboursement des soins par une "sécurité sociale" et l'élaboration du système mutualiste.
Albin Mazon serait bien tristement surpris de voir à quel point, des décennies après la mise en place de ce fantastique projet, la misère et les inégalités reprennent leur droit.
Frédérique Imbert